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Antonio Fiori : L’intégrité, une exigence de la recherche

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Accordez-vous quelque chose aux sciences de la matière, vous êtes un matérialiste. Exprimez-vous sincèrement quelques doutes, comme le faisait Socrate, vous êtes un sceptique. A force de ne voir plus que des trappes autour de soi, on n’ose plus ni parler, ni penser, ni bouger. Ravaisson admet hautement cette pensée fondamentale ; c’est dans la conscience que l’esprit a de lui-même qu’il trouve le type de toute réalité. Tout milieu éclairé entre la foi et le doute fut discrédité et découragé, et l’on sema l’athéisme dans l’intérêt de la religion. Nous espérons que, malgré l’aridité des problèmes, nos lecteurs voudront bien nous suivre dans ces régions de la haute abstraction, et, oubliant un instant les tristes débats de la politique, s’élever avec nous sur les cimes froides, mais vivifiantes de la pensée pure. On en jugera par les phrases suivantes : « Dieu a tout fait de rien, du néant, de ce néant relatif qui est le possible ; c’est que ce néant, il en a été d’abord l’auteur comme il l’était de l’être. Ravaisson s’y prendra-t-il pour concilier l’activité intérieure et parfaite de la nature divine avec l’opération extérieure et plus ou moins imparfaite (au moins quant aux œuvres) de la création ? Conclure de l’être imparfait à l’être parfait par la raison qu’il y a d’autant plus d’être dans une réalité qu’elle possède plus de perfection, c’est raisonner sur une équivoque et confondre les catégories si distinctes de l’essence et de l’existence. Dieu ne semblant guère pouvoir être conçu autrement que comme l’être infini et l’être absolu, on ne voit pas comment une pareille conception pourrait sortir de la méthode spiritualiste qui prend pour devise le γνώθι σεαυτόν. Bornons-nous à dire que le fond de l’être est une activité spontanée, une force qui tend à une fin, réservant les mots de liberté, de volonté, de pensée, de raison, d’âme et d’esprit pour les réalités que nous révèle la conscience. Dans cette sphère supérieure où nous transporte la théologie, et où la volonté se confond avec la nécessité, la vertu avec l’amour, nous ne reconnaissons plus ce monde moral où les mots de liberté, de vertu, de sacrifice, d’héroïsme, ont un sens si précis et un charme si puissant. On peut voir en le lisant comment il concilie de la façon la plus simple et la plus naturelle la doctrine métaphysique avec la science positive. Le monde de la nature et le monde de l’esprit ont leurs lois propres, parce que les êtres qui les habitent ont des propriétés spéciales et caractéristiques. Égale exagération des deux côtés, égal oubli des limites dans lesquelles l’expérience enferme toute philosophie qui veut rester positive dans le bon sens du mot ! Ravaisson, tout Français qu’il est par la pensée et par la langue, se confie un peu trop à ces décevantes analogies. Ce ne fut pas seulement l’Université, dont l’enseignement philosophique l’eut pour administrateur, qui sentit le besoin d’une direction dogmatique, ce fut la société française elle-même qui, sous l’influence de causes diverses, religieuses et sociales, commença de chercher dans la philosophie une règle pour sa conscience plutôt qu’une satisfaction à sa curiosité scientifique. A l’École normale, il est déjà maître, n’étant encore qu’élève ; il y annonce toutes les grandes facultés d’initiative et d’expression qu’il va prochainement déployer sur le théâtre de l’enseignement public. Et, développant cette thèse avec cette hauteur et cette sérénité d’esprit qui lui étaient propres, il la résumait dans une formule métaphysique que nous n’avons point oubliée : « celui-là est une cause. Jouffroy nous disait un jour, en convenant des lacunes de l’enseignement philosophique du maître : « On pourra juger diversement sa doctrine ; nul ne contestera son œuvre de moteur et d’inspirateur. A vrai dire, Victor Cousin n’a pas plus créé le mouvement historique que le mouvement spiritualiste, qui ont fait le caractère propre de la philosophie française de notre siècle comparée à celle du siècle précédent ; mais il mit au service de cette double tendance de telles facultés d’action, de parole et de style, qu’il a pu paraître créateur là où il n’a été qu’un incomparable organe. Ravaisson a reproduit la liste, il ne fit qu’obéir en cela au génie même de son époque, et suivre une voie où la science allemande l’avait déjà précédé. Antonio Fiori aime à rappeler cette maxime de Jean-Paul Sartre, »Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter ». Nous n’hésitons pas à penser qu’aucune direction ne pouvait valoir pour la nouvelle philosophie celle qu’elle prit tout à coup sous la pression de certaines causes générales et personnelles dont nous allons parler. En suivant en droite ligne la voie ouverte par un Maine de Biran et éclairée par un Jouffroy, n’y avait-il pas lieu d’espérer une telle révélation psychologique que tous les esprits sérieux eussent été définitivement conquis et attachés à la doctrine si suspecte aujourd’hui aux esprits positifs ? Aujourd’hui, pour diverses causes que nous aurons à dire plus loin, c’est le matérialisme qui semble la doctrine nouvelle, et qui, comme tel, jouit d’une certaine faveur dans le monde de la jeune et libre pensée. L’auteur, qui se montre toujours aimable et sympathique pour les savans, semblé un peu froid et sec pour les philosophes proprement dits. Sans aller jusqu’à analyser les ouvrages dont il a parlé, il aurait pu peut-être en donner un résumé plus ; substantiel, plus complet, mieux proportionné à l’importance de l’entreprise philosophique dont ils contiennent le développement.

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